La nuit du 13 au 14 novembre 2015 restera longtemps dans nos mémoires. La violence et la barbarie, après l'assassinat des membres du comité de rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier, nous menaçaient tous, tuant nos proches et nos enfants.
Alors que je finissais ces quelques lignes, des personnes mourraient ou étaient blessés par les balles d'un tueur à Strasbourg. En cherchant des nouvelles, la liste des attentats qui s'affiche sur les moteurs de recherche m'a semblé infinie... Mes pensées vont à toutes les victimes, à leur famille.
Je me suis demandé si je devais supprimer ces lignes, mais la réalité est pire que la fiction et il est sans doute important d'essayer d'entrer dans la tête d'un tueur, de comprendre, d'espérer changer les choses...
C'est sur la nuit du 13 au 14 novembre 2015 que revient Yasmina Khadra. Dans son dernier roman, il devient Khalil, un jeune Marocain vivant en Belgique, venu à Paris avec d'autres hommes pour semer la panique au stade de France. Il était présent dans le RER à la sortie du stade, mais quand il a actionné le bouton de sa ceinture d'explosifs, rien ne s'est passé comme prévu. Rien ne s'est produit...
Il avait renoncé à tout, était prêt à mourir et il se retrouve seul, vivant, face à ses peurs, dont la première est de passer pour un lâche, d'être abandonné...
Alors qu'il tente de rentrer, de joindre son émir, se dessine sa vie, ou plus exactement la vie de trois gamins inséparables de Molenbeck : Driss, Khalil et Rayan. Les deux premiers ont vite décroché de l'école, ont vécu de petits boulots, souvent en rupture avec leur famille, à l'exception pour Khalil de sa sœur jumelle. Le dernier, Rayan, a pris ce que la société lui offrait, a réussi ses études, trouvé un bon poste. Il a des amis hors du cercle des musulmans de Molenbeck.
Driss est mort car il était aussi à Paris et sa ceinture a fonctionné... Khalil nage entre ses doutes et ses certitudes absolues, perdu sans ses directeurs de conscience. Rayan l'aide comme il peut, l'héberge avant de découvrir ce qu'il est devenu, ce qu'il ne peut, pas plus que la sœur aînée de Khalil, accepter...
Yasmina Khadra nous entraîne dans les rouages de la radicalisation : un jeune homme perdu, meurtri par certains comportements racistes, sans repère et sans rêve, que les islamistes ont approché, protégé, séduit par une rhétorique ensorcelée et ensorceleuse, coupé du reste du monde et préparé à l'ultime renoncement.
Le roman raconte aussi ses failles, ses peurs, le doute qui s'insinue et le nouvel abîme qui s'ouvre quand sa sœur jumelle, son âme sœur, est tuée par "ses frères" dans les attentats de Bruxelles. Il explique que l'islamisme n'est pas l'Islam, mais constitue une dangereuse pandémie qui atteint les plus faibles qui la propagent à leur tour, incapables de supporter que les autres puissent vivre la vie qu'ils auraient pu eux-mêmes aimé, vivre... Piégés dans leur insupportable logique...
Ce livre dérange. Il interroge nos consciences, nous révèle le caractère bien ordinaire de ces êtres devenus des terroristes.
Le destin de Khalil s'achève au Maroc un jour de printemps. Le dernier acte d'une tragédie? Un ultime renoncement? une lueur de conscience et d'humanité? L'espoir d'un retour de la raison?
Je vous laisse découvrir cette histoire puissante, dérangeante, écrite avec beaucoup de pudeur et de simplicité. Et malheureusement tellement d'actualité...